Pourquoi 2
Pourquoi je propose peu d’ajustements physiques dans mes cours de yoga
C’est une question que me posent souvent les élèves qui découvrent ma manière d’enseigner, ou les personnes qui envisagent de suivre la formation à l’enseignement du yoga avec moi :
« Pourquoi ne viens-tu pas ajuster physiquement les postures pendant le cours ? »
Avant tout, j’aimerais préciser une chose importante : le fait de ne pas toucher mes élèves n’est pas une marque de désintérêt, de distance ou de désengagement de ma part. Bien au contraire. C’est un choix pédagogique conscient, réfléchi, qui s’inscrit dans ma compréhension du yoga et dans la manière dont je souhaite accompagner les élèves dans leur pratique.
Lorsque je n’interviens pas physiquement, cela ne signifie pas que je ne vois pas ce qui se passe. Cela signifie souvent que je choisis volontairement de laisser à l’élève l’espace nécessaire pour ressentir, explorer, ajuster et s’approprier sa pratique.
Celles et ceux qui pratiquent à mes côtés l’ont sans doute remarqué : les ajustements sont bien présents dans mes cours, mais ils se font verbalement. À partir de ce que je perçois, j’oriente, je guide et je propose des pistes afin que chacun puisse explorer là où il se trouve.
Evidemment, soyez sûrs que si vous vous mettiez en danger et risquiez de vous blesser, j’interviendrais !
Il n’est d’ailleurs pas interdit d’ajuster les élèves ni de les toucher dans un cours. Certains ajustements peuvent même être profondément aidants, éclairants, et transformer notre expérience d’une posture. Le toucher juste peut même parfois valoir mille mots, si il remplit certaines conditions.
Mais dans l’approche du Yoga Intégral que je transmets, l’essentiel n’est pas de “placer” le corps de l’élève dans une forme idéale. L’essentiel est d’aider chacun à développer une plus grande qualité d’écoute intérieure, une présence à soi, et une relation plus consciente à ses sensations.
Le yoga comme expérience intérieure
Le cours de yoga n’est pas simplement un espace où l’on apprend à reproduire des formes corporelles. C’est un espace d’exploration.
En cultivant en nous la présence du Témoin, chaque posture devient un prétexte pour observer nos habitudes, nos résistances, nos automatismes, notre manière d’être avec nous-mêmes. Grâce à cette observation, il s’agit de développer une plus grande connaissance de soi et une plus grande qualité de présence. C’est depuis cet espace de connaissance et de présence que nous pouvons gagner en liberté intérieure.
L’objectif n’est donc pas que l’élève “réussisse” une posture extérieurement, mais qu’il habite plus pleinement son expérience du moment présent, quelle que soit la forme que prend le corps dans la posture (à partir du moment où il ne risque pas de se blesser bien sûr).
Dans cette perspective, il est important de ne pas voler l’expérience de l’élève en prenant le contrôle de son corps, de sa posture et donc de sa pratique dans un sens plus large. Le rôle de l’enseignant est d’accompagner l’élève dans le développement de sa propre intelligence corporelle.
Chaque corps est unique et pour prendre un exemple très concret : peut-être qu’aujourd’hui vous placez votre bras de telle ou telle manière pour contourner un inconfort dans votre épaule par exemple… Le besoin d’ajuster pourrait naître de la croyance qu’en tant qu’enseignant, nous SAVONS, que nous pouvons savoir à la place de l’élève où il serait bon qu’il soit. Or, notre démarche est justement complètement à l’inverse de cela. L’enseignant ne peut pas savoir mieux que vous ce que vous vivez intérieurement.
Il y a des multiples espaces de nos vies où l’on sait pour nous. Mais le yoga ne doit pas faire partie de ces espaces-là. La pratique est une invitation à la responsabilisation.
L’enseignant de yoga est un guide, qui est là pour créer l’espace sécure au sein duquel le pratiquant peut trouver son chemin unique et intime vers son intériorité, ses sensations, sa présence. Il est donc très important de ne pas interrompre ce processus qui se vit dans le temps, dans la confiance, dans l’assiduité et dans l’intime, séance après séance sur notre tapis.
Il serait peut-être plus aisé de céder à la facilité : l’accélération de nos vies nous pousse à vouloir l’efficacité, le résultat rapide, la solution magique à nos inconforts, à notre fatigue, à notre stress. S’en remettre au professeur et le laisser nous porter, faire pour nous, savoir pour nous … Ce serait tellement plus simple. Mais j’ai la conviction que les transformations profondes ne peuvent que se vivre dans l’autonomie, la souveraineté, la responsabilité et aussi sans précipitation…
Donc pour favoriser cet accompagnement et cette transformation, une grande partie de mon enseignement passe par la parole : des indications précises, des images, des directions d’attention, des invitations à ressentir.
Le langage permet à l’élève de rester acteur de sa pratique. Il cherche, expérimente, affine, ajuste depuis son propre ressenti intérieur.
Les limites et les risques des ajustements physiques
Même lorsqu’il part d’une intention bienveillante, le toucher dans un cours de yoga n’est jamais neutre, il peut être reçu de manière très différente selon les personnes.
Il est parfois tentant, en tant que professeur, de vouloir “corriger” l’élève pour l’amener vers ce que nous imaginons être une meilleure posture. Mais dans ce cas, cela implique qu’il y ait une posture juste et une posture fausse. Or, il n’existe rien de tel. Ce qui est bon pour votre corps aujourd’hui ne le sera peut-être pas pour celui du voisin de tapis et ne le sera peut-être même plus demain ! Et en dehors d’un risque de blessure (qu’on évite évidemment à tout prix), j’insiste, il n’y a pas de posture juste ou fausse.
Souverain de son corps
Les ajustements physiques pourraient donc nous faire perdre confiance en nos capacités : celle de reconnaître, de ressentir ce qui est juste ou bon pour soi. En effet, c’est un réel chemin de rééducation, pour certains d’entre-nous, que de reprendre confiance en le fait que nous savons ce qui est bon pour nous. Si nous nous mettons vraiment à l’écoute, nous pouvons retrouver notre souveraineté, dans notre vie, et au moins ici, dans notre corps sur le tapis de yoga.
Donc l’ajustement physique peut être vécu comme une absence de choix, donner l’idée que le pratiquant n’est pas capable de sentir par lui-même et donc faire perdre confiance ou déresponsabiliser un peu plus, ou même de s’imposer comme une forme de contrôle de plus que l’on peut subir.
Lorsqu’on ajuste constamment un élève, il peut devenir dépendant du regard ou des mains du professeur.
Or, le véritable enjeu est qu’il puisse progressivement sentir par lui-même où s’aligner, comment respirer, comment adapter la posture à son corps, ce qui est juste pour lui maintenant.
Cette autonomie est précieuse. Notre objectif d’enseignant de yoga devrait être de rendre nos élèves souverains et non dépendants de nos cours.
Le conditionnement du « bon élève »
Admettons-le, nous sommes nombreux à avoir appris à satisfaire nos enseignants (ou nos patrons, nos proches, etc.), à vouloir faire bien ou même faire plaisir, à répondre aux attentes qu’on peut avoir vis-à-vis de nous. Ce fonctionnement est rarement conscient mais il est très répandu. Alors, cela se joue en un éclair, lorsqu’un professeur pose ses mains sur nous, on se sent considéré ou attendu quelque part, et instinctivement, on répond à cette présence, à ce qu’on imagine que le professeur attend et on répond à l’indication donnée par le toucher… Mais si je m’écoute vraiment, est-ce vraiment là que j’avais envie et besoin d’aller dans mon corps là tout de suite? C’est déjà trop tard…
Parfois, un ajustement donne une sensation d’approfondissement ou d’ouverture très intense ou euphorisante. L’élève, alors un peu détaché de son attention intérieure, peut dépasser ses limites sans écouter les signaux de son corps. C’est ainsi que certaines blessures peuvent survenir
Quand le toucher devient juste
Nous avons cependant tous vécu l’expérience d’un ajustement qui a éclairé notre pratique ou nous a permis d’accéder à une expérience plus profonde, plus alignée d’une posture.
Aussi ambivalent que cela puisse sembler, il serait faux de dire que le toucher n’a aucune place dans le yoga.
Le toucher juste existe. C’est un toucher qui n’est pas intrusif, qui ne cherche pas à imposer, un toucher qui écoute autant qu’il guide, un toucher qui accompagne au lieu de contrôler. Et surtout, un toucher qui respecte profondément l’expérience de l’élève.
Ce qui rend un ajustement plus conscient
Dans la formation que je donne, j’invite les futurs enseignants à développer une approche extrêmement consciente du toucher.
Tout d’abord il est important, d’une manière ou d’une autre, d’obtenir la permission de l’élève et que chacun se sente libre de refuser le toucher.
Et bien évidemment, il est essentiel d’avoir une très bonnes connaissances de l’anatomie afin de pouvoir lire et comprendre si le corps se place dans telle ou telle disposition pour compenser une pathologie, contourner un inconfort, une limitation et ensuite de pouvoir guider vers un ajustement qui soit toujours physiologique et adapté.
Le point le plus important, qui intéressera les professeurs ou futurs professeurs : en tant qu’enseignant, tout part de notre pratique.
Cela implique notamment de se préparer intérieurement puisque la qualité de notre présence influence directement notre manière d’enseigner. Donc la pratique personnelle, et particulièrement la méditation, aide à développer une présence calme, observatrice, moins encombrée des projections, par l’ego ou le besoin que l’élève « réussisse » quoi que ce soit.
Plus notre toucher naît d’un espace intérieur stable, sensible et attentif, plus il peut devenir respectueux et juste.